À ceux qui se reconnaîtront,

Juin 42, un lundi ordinaire dans une France en guerre. Un homme et son fils se trouvent alors attablés, se racontant leur journée. Soudain, la porte s’ouvre sans ménagement. «Papier, bitte!» Déjà résignés, les deux êtres se lèvent, tremblants. L’homme se tourne et va chercher les pièces d’identité. Pas de doute sur l’issue de cette journée. Pas de possibilité d’embrasser sa femme, pas le temps de dire «Au revoir, je vous ai tant aimés». Juste un dernier regard à son fils dans lequel on pouvait lire : «Désolé mon enfant, je te quitte, c’est aujourd’hui que tout finit. Sois courageux. Je t’aime…»

L’homme s’accroupit, baisse la tête. Une déflagration déchire les quelques secondes de silence précédant l’exécution. Le corps s’écroule. Un jeune officier allemand s’approche alors discrètement de l’adolescent, resté en arrière, et l’invite à s’enfuir.

Il court, sans vraiment savoir vers quelle destinée, puis s’arrête, jette un dernier coup d’œil vers la maison familiale et s’aperçoit que les flammes sont en train de la dévorer. Il laisse couler quelques larmes, se ressaisit et entend une nouvelle déflagration. Une autre balle pour son père mal exécuté ? Ou la fin de la vie de ce jeune officier qui a eu l’audace, le courage ou l’humanité de le sauver ? La question va le hanter toute son existence et à la fin, soumis par la démence, c’est souvent qu’on entendait dans un allemand approximatif, resurgissant du plus terrible souvenir de son enfance, l’homme qu’il était devenu, dire : « Schnell, schnell, rette dich ! ». Ou quelque chose qui sonnait comme ça.

Alors non, je ne fais pas parler les morts, je cherche juste à ce que l’on respecte la vie qu’ils ont eue, celle qu’on leur a volée et celle de leurs proches. Vous savez, cette vie souvent heureuse, quelquefois tourmentée, mais toujours accompagnée de la présence bien plus vive des âmes disparues, que celle que les corps ont laissée.

Je ne demande rien de plus que la décence et le respect imposent. Pour cet homme que je n’ai jamais connu, mort pour l’exemple, mort pour un nom, mort pour sa seule existence. Mais pas seulement.

Je vous demande de penser à cette mère qui un soir de novembre 2015 a dit à sa fille, par habitude : «Fais attention ma chérie. Amuse-toi bien et à demain.», sans savoir qu’elle ne la reverrait jamais. Pensez à cet enfant qui devra se construire sans son père, mort sur la promenade des Anglais, un jour d’été, un jour de fête, un jour qui devait être gai. Pensez à ce frère qui a vu mourir ses deux sœurs, sans savoir ni pourquoi ni comment survivre à ça. Je vous demande aussi de penser aux proches de cette jeune femme qui a décidé de partir parce que la vie « d’après » lui paraissait insurmontable, parce que le bonheur, elle pensait ne plus jamais le côtoyer. Et pour finir, je vous demande de penser qu’à l’instant même où vous lisez ces quelques lignes, un enfant, une femme, un homme, au nom de la haine de l’autre, pourrait voir sa vie le quitter.

Et après, seulement après, je vous demande de m’expliquer qui a droit d’apposer le mot poésie, à tous ces destins brisés.

Car non, La Shoah n’est pas une poésie,

Non, l’attentat de la rue Copernic n’est pas une poésie,

Non, l’attentat de la rue des Rosiers, n’est pas une poésie,

Non, les attentats de Toulouse et de Montauban, ne sont pas une poésie,

Non, les attentats de Charlie Hebdo, de Montrouge et de l’Hyper Cacher, ne sont pas une poésie,

Non, les attentats du Bataclan, des terrasses de café et du Stade de France, ne sont pas une poésie,

Non, les attentats de Bruxelles, ne sont pas une poésie,

Non, l’attentat de Nice, n’est pas une poésie,

Et non, la décapitation d’un professeur de géographie n’est pas une poésie.

Et je suis triste de constater qu’il faut encore le rappeler.

Très dignement, la sœur de Samuel Paty a déclaré à la Sorbonne devant un parterre de personnes concernées, « On ne met pas un “oui, mais” après le mot “décapitation”, en France, on met un point. » (1) 

Ce texte s’adresse à vous,

À vous qui avez permis que le mot poésie soit accolé à l’« immonde ».

À vous qui avez ignoré, pensant sans doute que l’Histoire ne pouvait rien vous apprendre.

À vous qui êtes campés sur la certitude que le verbe « haïr » ne se conjugue qu’au passé.

Je vous demande de revenir sur ces quelques secondes de réflexion que vous avez jugées raisonnablement suffisantes et décisives pour balayer d’un revers de la main toute l’horreur que dénonçait mon propos. Et me dire, au nom de quelle Liberté.

Pour parler de la valeur de la liberté, Albert Camus nous en a enseigné qu’on «ne prostitue pas impunément les mots.» (2)

Cette liberté que certains violent en riant, quand d’autres meurent pour oser l’espérer. Cette liberté que nous devrions tous honorer, à chaque instant et partout où elle se trouve, mais avant tout restaurer là où elle est sacrifiée.

Alors, à vous, qui formez ce qu’on appelle « l’élite d’une nation ».

À vous, qui avez le pouvoir, je vous demande de penser à la Liberté que vous voulez dessiner et gardez en tête que le courage, c’est l’essentiel.

« Au revoir, je vous ai tant aimés… »

À toutes les victimes de la haine,

À ceux qui tous les jours luttent pour leurs libertés,

À l’honorable Juge Manlio Del Negro, qui semble bien seul à se battre pour une justice qui ne doit plus banaliser, car les mots ne sont pas que des mots, les Croix gammées juste des images et la haine un simple sentiment. Il n’oublie pas qu’ils ont déjà tué…

Son indignation sonne aujourd’hui avec plus de force, de décence et d’honnêteté que tous les discours sur l’(in)tolérance auxquels nous sommes soumis depuis quelques années.

Pour le courage qu’ils me donnent, je pense,

Il y a des vérités qui apportent un sentiment de libération et

d'autres qui imposent le sens du terrible.

Susanna Tamaro, Va où ton coeur de porte, 1994

(1) Le 15 octobre 2022, Mickaëlle Paty a pris la parole pour la première fois publiquement pour « rendre son honneur » à son frère, enseignant assassiné le 16 octobre 2020.

(2) Discours du 10 décembre 1957, prononcé à Stockholm, à la fin du banquet de clôture des cérémonies d’attribution des prix Nobel. Albert Camus est récipiendaire du prix Nobel de littérature.

"Goodbye, I have loved you so…"

There are truths that bring a feeling of liberation and others that make you feel terrible.

Susanna Tamaro, Follow Your Heart, 1994

Of all the victims of hatred,

Of those who, every day, fight for their liberty,

Of the Honorable Judge Manlio Del Negro, who seems very much alone to fight for a justice that can no longer trivialise, because words are not just words, swastikas are not just images and hatred is not just a sentiment. He does not forget that they have already killed …

His indignation rings today with more force, decency and honesty than any speech on (in)tolerance that we’ve been hearing for the past several years.

June 42, just an ordinary Monday in a France at war. A man and his son are sitting at the table, recounting the day’s events. Suddenly, the door flies open, “Papers, bitte..!” In resignation, both of them stand, shaking. The man turns around and goes to get their identity papers. There is no doubting how this day will end. No possibility of kissing his wife, no time to say “Goodbye, I have loved you so.” Just a last look at his son, in which we could read: “I’m so sorry my son, I have to go, today is the day everything ends. Be brave, I love you…”

The man squats down, lowers his head. The deflagration of the shot fired breaks the seconds of silence preceding the execution. The body crumbles to the ground. A young German officer then discretely approaches the adolescent who had stayed behind, and urges him to escape.

He runs, not really knowing what destiny lies ahead, then stops and takes a last look at the family home, only to realize that it is going up in flames. He sheds a few tears, then tries to compose himself and hears another gunshot. Another bullet for his ill-executed father? Or the end of life for the young officer who had the audacity, the courage or the humanity to save him? The question will haunt him for the rest of his life and, at the end, as his dementia worsened, one could often hear the man he had become say in broken German, resurfacing from his worst childhood memory, “Schnell, schnell, rette dich ! ». Or something that sounded to that effect.

So no, I am not trying to speak for the dead, I just want everyone to respect the life they had… the life that was stolen from them, and the life of their loved ones. You know, this life, often happy, sometimes tormented, but always accompanied by the much more vivid presence of departed souls, than that which their bodies have left.

I ask for nothing more than what decency and respect dictate. For this man that I never knew, dead as an example, dead because of his name, dead because of his mere existence. But not only.

I ask you to think of this mother who, one November night in 2015, said to her daughter, as she always did: “Be careful, my dear. Have fun. See you tomorrow.”, not knowing then that she would never see her again. Think of this child who will have to grow up without his father, dead on the “promenade des Anglais”, on a summer day, a holiday, a day that should have been festive. Think of that brother who saw his two sisters die, without knowing why or how to survive afterwards. I would also ask you to think of that young woman’s loved ones after she decided to leave because life “after” appeared unsurmountable, because she thought she would never again know happiness. And in conclusion, I would ask you to think about the fact that, at the very moment you read these lines, a child’s, a woman’s, a man’s life can come to an end, in the name of hatred for others.

And then, only then, can I ask you to please explain who has the right to associate the word “poetry” to all of these broken lives.

Because no, La Shoah is not poetry,

No, the attack on Copernic Street is not poetry,

No, the attack on des Rosiers Street is not poetry,

No, the attacks in Toulouse and in Montauban are not poetry,

No, the attack on Charlie Hebdo, at Montrouge and l'Hyper Cacher are not poetry,

No, the attack at the Bataclan, café terraces and at the Stade de France are not poetry,

No, the attacks in Brussells are not poetry,

No, the attack in Nice is not poetry,

And no, the beheading of a geography professor is not poetry.

And I am sad to realize that we must still be reminded.

In a very dignified manner, Samuel Paty’s sister declared at the Sorbonne before an audience of concerned individuals, “We don’t use “Yes but” after the word “beheading” in France, we use a period.” (1)

This text is for you,

To you who have allowed the word poetry to be associated with “foul”.

To you who have ignored, thinking no doubt that you have nothing to learn from “History”. To you who are absolutely sure that the verb “hate” only conjugates in the past tense.

I ask you to look back on these several seconds of reflection that you have judged sufficiently reasonable and decisive to sweep aside all of the horror that I was denouncing. And tell me, in the name of which Liberty?

To speak of the value of liberty, Albert Camus taught us that we do not prostitute words with impunity” (2)

This liberty that certain people laughingly violate, while others die to dare to hope. This liberty that we should all honour, at every moment and wherever it lies, but above all, that we should restore where it has been sacrificed.

So, to you, who form what we call the “elite of a nation”.

To you, who have the power, I ask you to think of the Liberty that you wish to leave behind and keep in mind that courage is essential.

For the courage they give me, I think,

To those of you who can identify with,

(1) October 15, 2022, Mickaëlle Paty spoke publicly for the first time to “honour” her brother, a professor assassinated on October 16, 2020.

(2) Speech pronounced in Stockholm on December 10, 1957, at the end of a closing ceremonies banquet for the Nobel Prize Awards. Albert Camus received the Nobel Prize for Literature.